Étiquette : Textes de passage
La mare aux nénuphars
Me promenant le long d’une rivière nonchalante, de magnifiques fleurs de lotus s’offrent au regard.
Leurs feuilles en forme de cœur flottent au gré des vagues, chantant en cœur, leur grandeur, leur décadence.
Ce petit continent végétal, caressé par les rayons d’un soleil généreux, ondule paresseusement, invitation à s’en rapprocher tout près.
Quelques fleurs de lotus du fond de la mare, profitent de la transparence d’une eau permissive pour exhiber leurs couleurs. D’autres affleurent à sa surface, d’autres encore, se hissent promptement hors de l’eau, avides d’orienter leurs pétales vers les rayons du soleil…
Cette fresque flottante m’évoque alors une magnifique image de l’Inde, celle du nénuphar qui nait dans la boue au fond de la mare :
« Celui-ci s’extirpe progressivement du fond vaseux pour traverser l’eau boueuse de la profondeur. Dans sa trajectoire ascendante, il se dirige peu à peu vers une eau plus claire. Il persévère et poursuit son chemin vers la surface, l’eau devient de plus en plus transparente…
Sa persévérance est récompensée, il transperce enfin la surface et se hisse hors de l’eau.
Il quitte alors son eau trouble du passé, au-delà de ses répulsions, au-delà de ses attractions.
Il devient libéré de ses propres fonds envasés, il s’émancipe de cette même eau trouble qui jadis l’emprisonnait, un autre chemin commence, celui du retour à la lumière.
Ainsi, inspiré dorénavant par les rayons du soleil, il finit victorieusement sa route en s’abandonnant complètement. En cet abandon, il meurt à sa trajectoire et peut alors enfin déployer ses pétales à la lumière de la vie. »
Cette histoire se donne bien volontiers à la pensée : ce nénuphar errant du fond à la surface, c’est notre plausible évolution sur terre, cette mare de nénuphars en étant l’humanité.
Pendant bien longtemps, nous ondulons aux rythmes de l’eau de nos pulsions.
Mais, sous la surface de ces ondulations, au-delà de cette condition de lotus, nous avons tous une lumière, si ténue au départ, la lumière d’un tout petit nénuphar enfoui dans la vase.
Affublé de persévérance, de courage et de la Connaissance qu’il y a quelque part une Lumière, peu à peu, la plante des fonds va se développer, frayer son chemin, finir par surgir de l’eau pour pouvoir enfin s’ouvrir.
Ces trois-là, la persévérance, le courage et la connaissance, sont les indispensables ingrédients de l’alchimie terrestre qui fait croitre la « pâte humaine » de sa condition animale jusqu’à sa condition divine, arrosée alors par les rayons de Sa lumière profonde.
Il s’agit de se laisser être, comme porté par le cours de la rivière, celle-ci ramène inéluctablement à l’océan comme notre nénuphar est ramené tranquillement vers la lumière du soleil : il n’y a rien à faire pour Être…
Pouvons-nous tirer Sagesse de cette image ?
Ainsi, pourquoi ne pas laisser cette fleur si symbolique, nous montrer le chemin : se diriger sans résister vers ce qui nous attend inévitablement, la lumière de notre soleil intérieur, la lumière de notre profondeur, la lumière du divin ?
Solesmes juillet 2024, puis Les Essart, juillet 2025.
Le chant des âmes.
Le « Petit crème » est un café proche de l’église de St Eustache à Paris.
Il orne le début de la rue Montorgueil et les passants qui s’y invitent découvrent une décoration fleurie par des plantes certes séchées mais point desséchées : celles-ci n’ont pas encore dit leur dernier mot.
De nombreuses tables accueillent des destinées bien remplies qui viennent égrainer quelques soupirs sur ces tables aux oreilles jamais lassées.
Un son, qu’il serait tentant d’appeler brouhaha, se répand généreusement au sein d’un haut plafond accueillant.
Si cette sonorité ne semble guère adéquate en une première écoute, c’est que l’âme y cherche légitimement l’harmonie. Point d’harmonie plausible en cette chorale improvisée au sein de laquelle chacun s’invite et prend congé au rythme des petits crèmes.
Ainsi, l’oreille pourrait avoir légitimement tendance à protester, mais à mieux écouter avec cœur, un chant des âmes finit par se faire connaitre…
Comment pourrait-il dissoner dès lors que chacun chante sincèrement sa juste partition en se perdant dans le regard de l’autre ?
La porte de l’âme reconnait en tout son, une harmonie inhérente : la personne qui s’exprime donne en réalité à lire de sa nostalgie d’une âme perdue qu’il cherche, sans le savoir, dans les yeux sans fond de son interlocuteur…
En cela, ces multiples sonorités deviennent touchantes, tant elles désignent des cris d’espoir à contacter l’âme sœur égarée en un autre temps.
Ainsi, point de drame sonore en cette cohue d’octaves improvisés, juste l’errance humaine quotidienne de chercher vainement à se trouver dans sa propre parole et le regard de l’autre.
Peut-on avoir le courage de cesser de s’y essayer ?
Alors, en cet instant héroïque, où l’être humain se retire de la vaine tentative de se ressentir par ce biais, il devient possible d’écouter son propre son, ses inévitables dissonances humaines munies de leur monde intérieur d’ombres.
En ce maintenant, je le com-prends : pour survivre comme je le peux, il me s’agit d’éviter une intériorité remplie de monstres d’un conte d’enfant que je me raconte : en cette narration d’effroi, se réactive l’incessante vaineté de camoufler une réalité intérieure qui ne cessera jamais de me harceler tant qu’un regard de Lumière ne l’aura pas consolée.
Sinon, elle sera la créancière intérieure de mes journées, de mes nuits, de mon passé et de mon futur en un harcèlement continuellement renouvelé.
Ayant compris cela, l’héroïne, le héros accepte de descendre en son Hadès, alors certainement son âme remontera victorieuse de la plus grande bataille de tous les temps, celle de la victoire de l’humanité sur ses parts d’ombres intérieures.
Villa Magnier, 25 novembre 2025.
La colère
La colère ne se présente pas, elle s’insinue sournoisement en nos intimes rivières intérieures.
Elle irrigue généreusement tout ce que notre humanité compte de frustrations et d’insatisfactions, ressuscitant alors ses meilleurs amis, le ressentiment et la vengeance.
La colère est mère de tous les abus et le colérique en est aussi victime : ses souhaits les plus sincères de participer à l’harmonie du monde seront hypothéqués par un endémique courroux promesse d’un bien triste sort.
Dépassé par lui-même, à peine le colérique a-t-il ouvert la bouche, que toute calamité terrestre en surgit pour un festin délétère : les meilleurs intentions auront alors été comme dissoutes par un torrent grondant de maux qui, s’immisçant dans ses mots, engendrera des réparties bien regrettables.
Il faudra ensuite que les plus éminents diplomates s’escriment à tenter d’effacer ces mots de trop.
Se laisser emporter par sa colère, c’est la valider : il est de ces alliances dont il faut se défier, lorsqu’elles se réalisent, l’on s’aperçoit trop tard de notre erreur. Alors au crépuscule de nos journées, une profonde terreur intérieure, alimentée par d’amères regrets, nous le rappellera.
C’est étonnant en cette terre, la facilité de quelques nuages à masquer le plus resplendissant des soleils : puisses-tu m’abandonner, état colérique, pour que retrouvant ma Lumière, je goute enfin la Paix ?
Depuis sa création, l’humanité se débat avec cette huitième plaies d’Egypte, elle finira peut-être par apprendre ce que les Sages murmurent depuis toujours :
« Colère, je le sais maintenant que je te connais depuis si longtemps, il ne faut point te rejeter mais plutôt te comprendre, car te comprendre, c’est te dissiper et te dissiper c’est laisser enfin passer la Lumière, toujours là, de tout temps ».
Saintes, octobre 2026.
Les injonctions du passé.
Les injonctions du passé sont de vrais tyrans.
Aux aguets, toujours présentes, elles ont ce dont particulier de savoir décocher, en temps voulu, la flèche félonne de la culpabilité.
C’est pour elle, un acte aisé que celui-ci et leur générosité n’a d’égal que leur aisance à tourmenter l’âme qui, quoiqu’elle fasse, est déclarée insuffisante.
Sans état d’âme, elles délivrent leur verdict comme une vérité qui en fait, n’a de véracité que la tromperie.
C’est un vrai massacre que cette extinction de toute créativité, de tout espoir d’évoluer. Certainement, le diable, vendrait à prix d’or le désespoir ainsi engendré tant son pouvoir de nuisance est avéré.
Affairées à survivre à tout prix, elles se transmettent de génération en génération et de cette fécondité-là, les humains se passeraient bien.
Ce matin, je t’ai vu, injonction du passé, bien que, comme à ton habitude, tu te sois avancée masquée.
Je t’ai vu me mentir, j’ai surpris le fiel dans tes yeux, au moment même, où tu me tendais la perche de l’insuffisance comme une amie dont on attend légitimement une main secourable alors même qu’elle prépare le germe de notre ruine.
Il faudra s’en souvenir de ce moment-là et savoir reconnaître ce sourire félon qui déjà murmure de bien mauvais présages à celle ou celui qui le prend comme un allié.
Tout pas vers moi, injonction du passé, est celui d’une trahison annoncée et tes larmes de compassion n’ont pour but que d’irriguer mon affliction.
Ainsi, je souhaite désormais te garder loin de mon cœur, écœuré de tes manipulations, je souhaite la guérison. Je vais laisser les plaies du passé se refermer définitivement et ne plus te laisser les raviver.
Je le sais, ces plaies coulent en mon sang, mais il est des alliances qui transforment des torrents de boue en eaux scintillantes de lumière.
Ce matin, une alliance vient de se sceller en mon âme, en ce lieu sacré d’une cellule de moine, de telle sorte, que dorénavant, tu devras rester là d’où tu viens : un passé antérieur sans présent.
Désormais, tu régneras sur le temps de l’avant, celui même qui n’existe plus, condamnée ainsi à errer sur un territoire disparu : celui des injonctions du passé maintenant trépassé.
Sélignac, Aout 2025.
Tant de Joie…
Tant de Joie…
St Denis, mardi 25 Aout 2026 : muni d’un bon café allongé et d’un croissant, son inévitable compagnon, la rue animée s’offre à la vision par la baie vitrée d’un café.
Une phrase du Maghreb fuse entre deux hommes, je ne comprends qu’un mot : c’est donc Mohamed qui, courageusement, décharge son camion de victuailles pour son restaurant. Patiemment celles-ci se dirigent vers une destinée bien probable pour la plus grande joie des clients, reconnaissance du ventre.
Des corps se meuvent en leur direction connue d’eux seul, cependant, point de mystères, là se raconte l’histoire d’une humanité affairée.
Devant ce spectacle, une indescriptible tendresse se manifeste…
En celle-ci, point de jugement, juste vision de ce qui se vit là, appréhension sans préhension d’un scénario harmonieux conté d’instant en instant.
Quel est ce parfum particulier d’un cœur rempli de tant de tendresse, tendresse de celle qui ne fait jamais d’histoires ?
Sur ce trottoir bien anodin, chacun, chacune égrène une destinée, en autant de bibliothèques filantes dans le ciel d’un jour de cette terre.
Comment te gouter, ami(e) de passage sans me laisser être séparé de toi par un regard qui nomme ? Juste percevoir de cœur à cœur ?
Ce matin, depuis cette table d’un café magrébin, deux yeux humides reçoivent tant d’humanité que leur cœur peine à contenir toute la Joie ainsi manifestée.
St Denis, Aout 2026.
L’homme de l’abbaye.
Je ne connais même pas son prénom.
A l’Abbaye, il s’occupe du petit déjeuner.
Il va et vient en claudicant de sa hanche visiblement abimée, archéologie de sa douloureuse histoire passée.
Son corps témoigne du peu de soin qu’il se donne : son gros ventre et sa fidèle cigarette à la bouche lors de ses pauses, sont d’éternels compagnons.
Il me sembla alors évident que cette âme, paraissant disgracieuse, pourrait faire lever un sentiment de rejet, dès lors, que l’on réduisit son mystère à la simple apparence.
Cela eut été bien dommage, tant cet homme était touchant de sa tragique vérité humaine livrée au regard, comme étalée au grand jour.
Dans les relations humaines, il est si fréquent d’effectuer d’épuisantes acrobaties pour soustraire les parts de nous-mêmes qui nous semblent inadéquates et ainsi dévoiler seulement ce que nous souhaitons donner à voir, que cet exemple en devient éloquent.
Ce corps détérioré, offert à la vision, dévoile notre vérité humaine souffrante.
Ne pas écouter cette vérité, c’est comme essayer d’éviter les gouttes de pluie d’un orage d’automne : pourquoi, au contraire, ne pas s’exposer à ces millions de gouttes comme à la rosée féconde d’un matin révélé ?
La vérité simple, de ce que je suis dans mon humanité, ne contient-elle pas le germe d’une vérité bien plus profonde ?
Et cette profondeur, ne serait-elle pas alors ressuscitée par la reconnaissance totale d’une humanité non dissimulée ?
Je ne connais pas son prénom et à chaque fois que je m’approche de lui, il se met en mouvement, telle une biche détectant des pas dans la forêt. Pourtant, en ces jours de retraite en ce lieu profond, cet homme revient périodiquement dans mes pensées, comme une louange à la vie, qui, dans son humanité la plus simple, contient la grâce de l’éternité.
En cette rencontre, cet homme est le guide d’une montagne sacrée et par ses pas, m’en dévoile la transcendance.
Merci à toi, ami sans prénom, par ta vérité simple livrée au regard, mon cœur s’attendrit et laisse alors passer la lumière rafraichissante de la Vie dans la vie.
Abbaye, juillet 2025.
